Un outil vital pour les PME, sacrifié sur l'autel de l'austérité
Le 25 février 2026, les partenaires sociaux ont scellé un accord qui réduit la durée d'indemnisation chômage après une rupture conventionnelle : 15 mois au lieu de 18 pour les moins de 55 ans, 20,5 mois au lieu de 22,5 pour les seniors. Dans le même mouvement, la contribution patronale sur les indemnités passe à 40 % — contre 20 % à l'origine du dispositif en 2008, puis 30 % en 2023.
Le gouvernement applaudit. Sébastien Lecornu parle de « dialogue social qui fonctionne ». L'objectif affiché : 940 millions d'euros d'économies à horizon cinq ans et 15 000 « retours à l'emploi ». Sur le papier, c'est de la bonne gestion. En réalité, c'est une politique de rustine qui ne traite aucune des causes profondes du mal français.
75 % ont ouvert droit à l'assurance chômage. Coût total pour l'Unédic : 9,4 milliards d'euros. Source : Unédic, Panorama statistique des ruptures conventionnelles, février 2026
L'entrepreneur perd un outil de survie
Ceux qui ont rédigé cet accord n'ont probablement jamais dirigé une PME de 8 salariés. Quand vous êtes à la tête d'une petite structure et qu'un salarié est en souffrance dans son poste, qu'une relation de travail s'est dégradée sans faute de personne, ou qu'un poste disparaît parce que votre marché a changé — la rupture conventionnelle est le seul mécanisme qui permet de sortir dignement de la situation.
Sans elle, que reste-t-il ? Le licenciement, avec son cortège de procédures, de risques prud'homaux et de coûts disproportionnés pour une TPE. Ou pire : le statu quo — un salarié malheureux dans un poste qui n'a plus de sens, un patron qui s'épuise à gérer une situation intenable.
Comme le reconnaît le négociateur du Medef lui-même, cet outil est « plébiscité par les salariés et les entreprises, prioritairement les petites entreprises ». Alors pourquoi le renchérir et le rendre moins attractif ?
« On ne lutte pas contre le chômage en s'attaquant aux chômeurs. »
— Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT
C'est l'une des rares fois où je rejoins la CGT. Non pas sur les solutions, mais sur le diagnostic : on traite le symptôme en ignorant la maladie.
Les vrais problèmes que cette réforme évite soigneusement
Le manque de dynamisme économique
Si 515 000 personnes par an utilisent la rupture conventionnelle, ce n'est pas parce que le dispositif est « trop généreux ». C'est parce que le marché du travail français est rigide, que les entreprises peinent à se réinventer, et que les salariés n'ont pas assez d'alternatives attractives pour quitter leur emploi par une simple démission.
Dans un marché dynamique, les gens démissionnent parce qu'ils ont mieux ailleurs. En France, ils négocient une rupture conventionnelle parce qu'ils n'osent pas sauter sans filet. Le problème n'est pas le filet — c'est l'absence de trampoline.
C'est la plus faible proportion depuis la crise sanitaire. Quand les entreprises n'investissent pas, elles ne créent pas d'emploi. Source : Baromètre BPI France, 4e trimestre 2025
L'hostilité fiscale qui décourage l'embauche
Avec 45,6 % du PIB en prélèvements obligatoires, la France est championne d'Europe de la pression fiscale. La contribution patronale sur la rupture conventionnelle passée à 40 % en est un symptôme supplémentaire : on ne cherche pas à dynamiser l'emploi, on cherche à remplir les caisses.
J'analyse en détail cette mécanique dans La machine à taxer. Le constat est implacable : chaque dispositif créé pour assouplir le marché du travail finit par être rogné, taxé, complexifié — jusqu'à perdre toute efficacité.
La désindustrialisation qui détruit les emplois stables
En quarante ans, la France a perdu 2,5 millions d'emplois industriels. Ce sont précisément les emplois stables, en CDI, dans des PME et ETI de terrain. Quand ces emplois disparaissent, ils sont remplacés par des contrats précaires, des missions d'intérim, des CDD à répétition. Et quand ces situations s'enlisent, on débouche sur… des ruptures conventionnelles.
Réduire l'indemnisation des ruptures conventionnelles sans rien faire pour recréer des emplois industriels stables, c'est comme baisser le chauffage pour réduire la facture de gaz sans réparer les fenêtres cassées.
La politique de la rustine
Cette réforme est emblématique de ce que je dénonce dans Le Piège Français : une classe politique qui corrige les symptômes parce qu'elle refuse d'affronter les causes.
La dette de l'Unédic atteint 61 milliards d'euros ? On coupe les droits. Les ruptures conventionnelles coûtent cher ? On les renchérit. Le chômage persiste ? On raccourcit l'indemnisation pour « inciter au retour à l'emploi » — comme si les gens étaient au chômage par confort.
Mais personne ne pose la question centrale : pourquoi le tissu économique français ne génère-t-il pas assez d'emplois pour absorber ces transitions ?
La réponse est dans les dix chapitres de mon livre. Fiscalité confiscatoire, bureaucratie labyrinthique, accès au financement verrouillé, formation déconnectée des besoins — tout converge vers le même résultat : un pays qui étouffe ceux qui créent de la richesse et de l'emploi.
Ce qu'il faudrait faire à la place
Plutôt que de raboter un dispositif qui fonctionne, le gouvernement devrait s'attaquer aux causes structurelles qui gonflent artificiellement le recours à la rupture conventionnelle :
- Simplifier drastiquement le droit du travail pour que les PME puissent embaucher sans craindre de ne plus pouvoir ajuster leurs effectifs. Quand embaucher fait peur, on n'embauche pas.
- Réduire les charges sur les bas salaires au lieu de les augmenter (l'accord prévoit en parallèle un rabotage des allègements Fillon). Plus d'emplois accessibles = moins de chômage = moins de ruptures conventionnelles.
- Relancer l'investissement productif par une fiscalité incitative plutôt que punitive. Quand 61 % des dirigeants de TPE/PME renoncent à investir, c'est le signal que quelque chose est structurellement cassé.
- Réindustrialiser le pays en recréant les emplois stables qui ont disparu. C'est le seul levier de long terme pour réduire la dépendance à l'assurance chômage.
Conclusion
La rupture conventionnelle n'est pas un problème. C'est une solution — imparfaite, certes, mais indispensable — pour des entreprises qui naviguent dans un environnement hostile. La renchérir et la rendre moins protectrice, c'est punir ceux qui subissent le système au lieu de réparer le système lui-même.
Quand un médecin traite un patient fiévreux, il ne se contente pas de lui retirer le thermomètre.