2 euros par article : le principe
Depuis le 1er mars 2026, une taxe de 2 euros par catégorie d'articles s'applique à tous les colis de moins de 150 euros importés de pays situés hors de l'Union européenne. Le mécanisme, inscrit à l'article 82 de la loi de finances 2026, vise explicitement les plateformes chinoises de vente en ligne — Shein, Temu, AliExpress — dont les importations ont explosé ces dernières années.
La taxe ne s'applique pas au colis dans son ensemble, mais à chaque catégorie douanière qu'il contient. Trois t-shirts en coton dans le même colis ? Un seul prélèvement de 2 euros. Mais un t-shirt, un pantalon et une paire de chaussures ? Trois catégories, donc 6 euros. Plus le panier est diversifié, plus la facture grimpe.
Le nombre d'articles contenus dans les petits colis extra-européens livrés en France est passé de 175 millions en 2022 à 826 millions en 2025. Valeur moyenne par article : 6,40 €, contre 11,30 € en 2022. Source : Douanes françaises, données reprises par Siècle Digital, février 2026
L'objectif affiché : protéger le commerce local
Le gouvernement avance un double objectif. D'abord, rétablir une forme d'équité concurrentielle avec les commerçants français, soumis à des charges, des loyers et des normes que les plateformes asiatiques ne supportent pas. Ensuite, freiner la surconsommation de produits ultra-bon marché dont l'empreinte environnementale — transport aérien intercontinental, emballages individuels, produits à durée de vie très courte — est considérable.
Le dispositif devrait rapporter environ 500 millions d'euros par an, destinés notamment à financer les moyens de contrôle des douanes. Il est présenté comme transitoire : une taxe européenne harmonisée de 3 euros par catégorie doit prendre le relais au second semestre 2026. Les deux seront cumulables, portant la surtaxe potentielle à 5 euros par catégorie à partir de l'été.
Pourquoi l'effet risque d'être limité
L'écart de prix reste immense
Un t-shirt coûte entre 2 et 5 euros sur Shein. Le même produit, fabriqué et vendu en France avec des charges sociales, un bail commercial et les normes en vigueur, revient rarement à moins de 15 à 25 euros. Ajouter 2 euros à un article à 4 euros représente une hausse de 50 % — c'est significatif pour l'achat impulsif. Mais le produit reste quatre à cinq fois moins cher que son équivalent en boutique. La taxe réduit l'écart sans le combler.
Le contournement logistique est déjà anticipé
Comme l'a expliqué Anthony Morlet-Lavidalie, économiste à l'Institut Rexecode, interrogé par France Info, les exportateurs chinois pourraient faire transiter leurs marchandises par des entrepôts situés dans d'autres pays de l'UE qui n'appliquent pas cette taxe, puis les réexpédier vers la France. Shein elle-même a rappelé que les marchandises légalement importées et mises en libre circulation peuvent circuler au sein de l'Union européenne.
Le risque est concret : les colis atterriraient à Liège ou à Amsterdam au lieu de Roissy, puis seraient acheminés par camion. La France perdrait les recettes douanières sans réduire le volume d'importations — tout en augmentant le trafic routier aux frontières.
Les plateformes ont les moyens d'absorber
Shein a réalisé un chiffre d'affaires estimé à plus de 30 milliards de dollars en 2024. Temu, filiale du groupe PDD Holdings, dispose de réserves financières considérables. Ces entreprises peuvent choisir de répercuter la taxe sur le consommateur, de l'absorber partiellement pour maintenir l'attractivité de leurs prix, ou de restructurer leur logistique. Elles ont les ressources pour s'adapter. Le commerçant indépendant de centre-ville, lui, n'a pas cette souplesse.
« Il faut imposer des pénalités conséquentes. »
— Pauline Debrabandere, responsable de plaidoyer, Zero Waste France, citée par Reporterre
Le vrai problème est ailleurs
La taxe petits colis traite un symptôme — l'afflux de produits asiatiques à bas coût — sans s'attaquer aux raisons pour lesquelles le commerce français n'arrive plus à rivaliser. Et ces raisons sont structurelles.
Le taux de vacance commerciale en centre-ville atteint 11,7 % en 2025 et la fréquentation des commerces de centre-ville a reculé de 2,9 % sur l'année, selon la FACT. Ce déclin n'est pas seulement l'œuvre de Shein. Il résulte d'un cumul de facteurs que 2 euros de taxe ne résoudront pas :
Les charges qui pèsent sur le commerce physique. Un commerçant français paie des cotisations sociales, une CFE, une taxe foncière, un loyer commercial, une assurance, et doit se conformer à des centaines de normes. Son concurrent chinois en ligne n'en supporte aucune.
Le e-commerce dans son ensemble, pas seulement asiatique. Le commerce en ligne français a atteint 175 milliards d'euros de chiffre d'affaires en 2024, contre 65 milliards en 2015. Shein et Temu ne sont que la partie la plus visible d'une transformation profonde des habitudes de consommation. Vinted est d'ailleurs devenu le premier vendeur de vêtements en France en 2025, devant Shein et Amazon.
Le taux a doublé en quinze ans (6 % en 2010). Le e-commerce est passé de 65 à 175 milliards € de chiffre d'affaires sur la même période. Source : Vie publique, rapport sur l'avenir du commerce de proximité, novembre 2025
Taxer ne suffit pas, accompagner est indispensable
Que la taxe existe, c'est un signal politique utile. Elle dit aux plateformes asiatiques que l'Europe ne restera pas passive. L'harmonisation européenne prévue au second semestre va dans le bon sens en évitant les contournements d'un pays à l'autre.
Mais si l'on veut réellement protéger le commerce de proximité, il faudra aller bien au-delà de 2 euros par colis. Les pistes ne manquent pas : alléger les charges des petits commerces de centre-ville, simplifier les baux commerciaux, accompagner la digitalisation des commerçants indépendants (seulement 30 % ont une présence en ligne structurée), et surtout redonner aux élus locaux les moyens d'agir sur l'attractivité de leurs centres-villes.
La bonne nouvelle, c'est que 37 % des villes françaises ont réussi à réduire leur vacance commerciale entre 2019 et 2024, contre 12 % lors de la mandature précédente. Quand les collectivités s'engagent avec une politique globale — accessibilité, patrimoine, événements, logement — les résultats suivent. La preuve que le déclin du commerce local n'est pas une fatalité.
Le commerce de proximité fait partie des sujets que j'aborde dans Le Piège Français. La mécanique est toujours la même : on crée une taxe pour corriger un déséquilibre que des décennies de politique économique ont produit. C'est mieux que rien. Mais ce n'est pas un plan.